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Un matin de Juin, il pleuvait. 

J'étais contente, mieux j'étais heureuse. 

Je sentais l'odeur de la pluie en matant la tête des voyageurs puis des passants qui râlaient. Je trempais le bout de mes godasses dans les flaques d'eau en me planquant derrière l'arrêt de tram et je levais,dans l'instant d'après, le nez pour attraper les gouttes. En cachette. Ben oui, à 31 piges passées comment assumer cela ? Comment faire autrement aussi pour savourer ces plaisirs solitaires ?

Alors, je me suis serrée dans ma veste en jean car je caillais un peu quand même et j'ai traversé, comme chaque jour, le passage Anton de Bary pour aller bosser.

Je pensais à " l'Ouest". Je pensais à Guy. Je pensais aux araignées qu'il m'enmenait chercher en bac ou qu'il pêchait à la Pointe Saint Gildas et que nous dévorions ensuite accompagnées d'un "petit blanc".

 Dan ar Braz passait par hasard dans mes écouteurs ( je vous jure que c'est vrai ) et j'ai franchi la porte du jardin botanique sans écouter la fin de la chanson, frustrée. 

Comme d'habitude je suis arrivée dans le ref', j'ai attrapé ma tasse " Mickey" coincée sous toutes les autres et je me suis servie le précieux breuvage matinal en écoutant les délicieuses histoires de mes collègues. 

Mais j'étais complètement à l'Ouest. 

Et là prise d'un sentiment indescriptible j'ai décidé toute seule comme une grande dans ma petite tête, que le monde pouvait bien s'écrouler, j'allais " prendre" mon après-midi. Je leverai l'ancre brutalement. J'ai bien essayé deux minutes de me justifier intérieurement pour trouver une " bonne raison" mais à quoi bon? Il était 8h du matin, et j'avais envie de prendre mon aprem', un point c'est tout. 

J'aurai pu passer la matinée sctochée devant la fenêtre de la bibliothèque du jardin botanique à regarder les gouttes tomber, mais comme je suis parfois une fille sérieuse et qu'en plus le sujet me passionnait j'ai essayé de concevoir un support pour raconter  les plantes sculptées dans la Cathédrale de Strasbourg à des gamins de 4 ans. 

L'heure du déjeuner approchait. J'ai avalé ma gamelle en écoutant toujours les délicieuses histoires de mes collègues. 

J'ai déposé ma " feuille de récup" et j'ai repris le passage Anton de Bary en retrouvant mes chères flaques d'eau. Le coeur presque léger. 

J'ai attrapé le tramway et j'ai profité des 15 minutes pour m'imaginer un petit programme. Que je n'ai  pas suivi.  

Je suis montée dans le train trempée. Mon casque vissé sur les oreilles et le bleu au coeur je suis partie au bout du monde de Molsheim en m'inventant une histoire à rêver debout et en essayant de poursuivre les gouttes qui courraient sur la vitre du train. 

En sortant du cyclotron à gouttes ( communément appelé TER) , il ne pleuvait plus. La pluie est vraiment chouette, elle s'arrête. 

J'ai parcouru le chemin gare-maison en sautillant sur les pavés et en profitant de l'odeur de chien mouillé de mon blouson mêlée à celle des plantes sous l'humidité.

Je sortais quasi de table mais j'ai mis la bouilloire en marche et autour du thé fumant j'ai avalé une immense tranche de cake salé ( lardons/ pruneaux si vous voulez tout savoir) en lisant une histoire de Prévert qui causait d'escargots. 

J'avais dû évoquer ces bestioles au déjeuner avec mes collègues. 

Repue, je suis allée m'allonger et j'ai dormi une heure comme une marmotte. 

En me réveillant au milieu d'un charmant bestiaire de mollusques et de crustacés,  tu sais à la fameuse " the place between sleep and awake" , j'ai eu envie de coudre une robe bleue.  

J'ai quand même pris le temps, le temps que le fer  à repasser chauffait , de voyager dans mes souvenirs d'Organisation Animale ( OA pour les intimes) d'étudiante.

Je pensais aussi à mon prof' d'Ecologie de Rennes, Frédéric Ysnel, un arachnologue hors pair, qui nous avait enmenés à Beg Meil pour un fieldtrip d'écologie marine. J'aurais donné n'importe quoi, là tout de suite, même mon presse purée,  pour re-savourer le bonheur d'être sur une plage du Finistère en cherchant des siponcles et des couteaux sous son regard de " vieux" loup de mer. Il me soutenait, l'air de rien,  dans mes difficultés. Mais, et je l'en remercie, me secouait aussi les puces quand j'avais tendance à partir en sucette au quotidien... ou à préferer rêvasser et refaire le monde avec Erwan plutôt que d'analyser précisement la biologie de l'Estran.

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" La Bretagne" : La géologie, les milieux, la faune, la flore, les hommes, Ed. Delachaux et Niestlé, sous la direction de François de Beaulieu

" Biologie animale" : Invertébrés, Cours et QCM, Ed. Dunod, Maissiat, Baehr et Picaud ( le dernier étant aussi un prof que j'ai eu en L1 et L2...) 

" Pêche à pied en bord de mer" , Artémis Editions, Gérard Houdou et Pascal Durantel 

" Guide des curieux du bord de mer : 300 questions-réponses", Ed Delachaux et Niestlé, Vincent Albouy. 

 

Alors, j'ai refait un thé et j'ai parcouru les pages " Lobsters" and " Snackes" dans mes bouquins et réouvert mon Delachaux et Niestlé sur " La Bretagne"

Le fer était chaud, et même chaud bouillant, mon moment d'égarement breton lui ayant laissé largement le temps de monter en température. 

J'ai enfin sorti LA pêche. Reçu quelques jours plus tôt directement d'outre Antlantique. Un tissu aux fines rayures bleues brodé de petits homards rouges. 

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Seersucker " Lobsters Royal" and " Wales Turquoise"  brodés, Robert Kaufman, Fabrics.com 

 

 

Je les ai repassés avec soin et j'ai ensuite empoigné tout mon matériel de camping... euh de traçage pour dessiner à quelle sauce j'allais cuisiner ces bestioles venue de l'Ouest. ( Le grand Ouest, L'Amérique de fabrics.com) 

" Belladone" de Deer and Doe me semblait une bonne recette. 

 

 

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En Fredonnant la petite musique qui passait sur mon téléphone, j'ai légèrement modifié les proportions du dos pour arriver à un " noeud" "papillon ". ( pas marin ). J'ai ajouté une petite pincée de Butterick pour les emmanchures que je voulais " bretelles" et pas " couvrantes" et j'ai commencé à mettre les dits homards à revenir sous mes ciseaux de couturière. 

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Patrons " Belladone" Deer and Doe et B548 de Butterick, modifications personnelles.

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Finitions de l'ourlet bas, biais piqué de coton blanc de la "mercerie du bain aux plantes". 

( finitions emmanchures non photographiées, même biais mais "main" ) 

Robe entièrement doublée, voile de coton blanc de Toto Tissu . ( qui n'est d'ailleurs pas le meilleur coton de la terre mais peut largement faire l'affaire quand même... ) 

La cuisson à la machine à coudre puis le dernier coup de cuillère à la main ont pris plusieurs jours. Au son de Reggiani. Je reste dans mes classiques. Au son aussi des quelques vagues que j'avais à l'âme et du souffle du vent qui m'a conduit à La Droguerie pour confectionner ces boucles " Bonne pêche mon marinier". Je pensais au marin inventé de mon ciboulot . Celui constitué de plusieurs gueules : celles de mes "vieux schnocks" préférés mêlées à celles de Marius de Pagnol et du " pêcheur d'Islande. Je l'imaginais avec son tee-shirt bleu marine.  Alors je lui ai mis un petit beret et un pompon rouge assorti aux homards. Je lui ai rajouté sur l'autre oreille un chalutier et un poisson. Pour qu'il soit content de partir en mer et surtout qu'il ne revienne pas bredouille, plus triste et penaud qu'un menhir. 

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Boucles d'oreilles asymétriques " Bonne pêche mon marinier", création et réalisation perso.

Fournitures La Droguerie.

J'adore cette robe et ces boucles. 

Je les porte très ( très très ) souvent, et même si la mer est encore un peu loin à l'horizon quand je regarde les rayures, chaque fois que je glisse mes mains dans les poches, je me réjouis à l'idée de pouvoir y trouver d'ici quelques semaines des coquillages ramassés sur une plage de l'Ouest... 

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NB : En portant cette robe aujourd'hui, je fais aussi honneur à mon pays !  Certes un peu " décalée" niveau fête nationale mais bleu/blanc/rouge...quand même ! 

 

Charlotte